Au deuxième tour, nous voterons Macron pour éviter une catastrophe, mais son programme « sécuritaire » et international doit être amélioré



 

C’est sans aucun état d’âme que nous voterons pour Emmanuel Macron au deuxième tour de la Présidentielle.

 

Notre choix, au premier tour, s’était porté, on le sait, sur François Fillon qui nous semblait avoir le programme le plus abouti, mais le peuple a tranché.  A ceux qui prônent le vote pour Marine Le Pen, ou à ceux qui, prônant l’abstention, ne feront que la favoriser, nous voulons dire que, si nous comprenons leur colère, le vote pour les extrêmes n’est pas une solution. Certes, Marine Le Pen a changé beaucoup de choses dans son parti et largement rompu avec les idées et la phraséologie de son père, mais si les électeurs du F.N. sont (évidemment) respectables, ce parti continue à attirer et à concentrer des gens infréquentables : il suffit pour s’en convaincre de penser à Jean-François Jalkh, ce président par intérim météorique qui s’est retiré au bout de trois jours pour cause de révisionnisme. De plus, le programme économique et européen de Marine Le Pen ne peut que déboucher sur une catastrophe irrémédiable.    

 

Nous voterons donc pour Emmanuel Macron, même si nous nourrissons des doutes sur cette synthèse « ni gauche ni droite » qu’il tente d’incarner (mais, après tout, en ce domaine, c’est l’avenir qui dira si cette « troisième voie » souvent tentée en France et jamais aboutie a une réalité et un avenir…).

 

En revanche, nous pensons que si M. Macron veut réellement être l’homme du changement, son programme « sécuritaire » et international doit être amendé. Emmanuel Macron est un bon économiste et il focalise sa réflexion (et son énergie) sur les finances, l’industrie, les questions sociales et l’Europe. En ceci (et tous ces sujets sont, évidemment, de grande importance), son programme est d’ailleurs tout à fait acceptable.  En matière de sécurité et de relations internationales, en revanche, il faut mieux faire. Et c’est sur cet aspect des choses que nous sommes légitimes et que nous nous concentrerons.

 

1)     Sur la lutte antiterroriste et contre la radicalisation

On ne peut nier que la pensée du candidat Macron a évolué, en quelques mois, sur ce point, et c’est tout à son honneur.

 

Au départ, Emmanuel Macron proposait, par exemple, l’internement des djihadistes revenant de Syrie et d’Irak « dans des centres fermés de petite taille » dont on pouvait comprendre que le rôle serait, pour l’essentiel, de « rééduquer » les radicalisés «pour  leur démontrer qu’une autre vie est possible après une vie de radicalisation ou de djihadisme… »[1]

 

Désormais M. Macron propose, quant aux djihadistes de retour, de « les interpeller à leur arrivée, les juger, les incarcérer dans des établissements spécifiques, les soumettre à un régime de détention très stricte avec une obligation renforcée d’un suivi psychologique, social et de sécurité » et de « prévoir à la fin de la peine un dispositif de probation renforcée : s’assurer aussi longtemps que nécessaire du comportement de l’individu »[2].

 

C’est incontestablement mieux, mais ce n’est pas suffisant.

 

Nous estimons que :

  • Les milliers de « Fichés S » en lien avec le radicalisme islamiste et considérés comme dangereux doivent faire l’objet d’un traitement spécifique, à définir, qui permette de les surveiller effectivement ou de les mettre hors d’état de nuire pour un temps donné. Des propositions, y compris d’évolution législative (entre autres, de nouvelles incriminations pénales), devraient être faites dans ce sens dès les premiers mois de la présidence.

 

  • Pour ce qui est des djihadistes présents en Syrie, en Irak et sur d’autres terrains : l’instrument militaire doit être utilisé de manière à s’assurer que le moins possible de ces personnes – qui ont rejoint en connaissance de cause une organisation criminelle et terroriste et qui, ayant été entraînés et étant complices des crimes commis sur place, sont particulièrement dangereux -  puissent revenir sur le territoire national ou en Europe. Ceux qui y parviendront doivent, effectivement, être traités avec la plus grande fermeté.

 

  • Les structures et mouvements prêchant l’islam radical et la haine ou encourageant à la violence doivent être dissoutes. Les personnes étrangères se livrant à ces activités doivent être expulsées et les ressortissants français jugés et condamnés (ici aussi, une évolution législative sera sans doute nécessaire).

 

 

2)    Sur le renseignement

La place du renseignement est centrale dans la lutte contre le terrorisme.

Emmanuel Macron propose la création « d’une Task Force permanente destinée à lutter contre Daesh et Al-Qaida en mettant en place avec les services, les instruments fusionnant les renseignements de toutes les sources. Pour cela il faut stimuler leur exploitation sous une impulsion politique forte. »[3]

 

Nous pensons qu’il faut aller plus loin, et créer un véritable Conseil National de Sécurité, sur le modèle de ce qui existe aux Etats-Unis, qui permette de coordonner efficacement le travail des services de renseignement et de sécurité et de définir leurs priorités (et pas seulement dans le domaine de l’antiterrorisme mais pour tout ce qui concerne la sécurité nationale). Ce conseil, qui pourrait également permettre d’articuler la politique sécuritaire à la politique étrangère et à la Défense, devrait être directement rattaché au Président qu’il conseillerait en toutes ces matières.[4] Son Secrétaire général pourrait faire office de Conseiller du Président pour la Sécurité nationale.

 

L’UCLAT (Unité de Coordination de la Lutte Antiterroriste) pourrait évoluer pour remplir ce rôle ou une autre structure pourrait être créée. Elle n’a nul besoin d’être pléthorique mais se doit de rassembler des experts venus de différents milieux, y compris les secteurs académique et privé.

 

Concernant plus spécifiquement le renseignement, nous sommes bien placés pour dire qu’en France, il est de qualité. Il peut, toutefois, être amélioré. Nous préconisons :

  • Des échanges réguliers de personnels (sous la forme de détachements de moyenne/longue durée) entre les différents services participant à la collecte/analyse du renseignement. En France, 6 services spécialisés[5] et 8 autres services, divisions ou unités d’autres services[6] concourent à la collecte et à l’analyse du renseignement. Or, l’examen des attentats commis en France (ou contre des intérêts français à l’étranger) depuis le 7 janvier 2015 permet de constater que l’information peine parfois à circuler entre ces différents éléments. Ces échanges permettraient à chaque service de mieux connaître les autres, mais aussi leurs besoins et leurs méthodes opérationnelles et de créer des liens de confiance entre les personnels.

 

  • De créer les conditions d’échanges et de coopération entre la communauté du renseignement et les secteurs académique et privé, comme cela se fait aux Etats-Unis. Soumis bien évidemment à un contrôle et à l’obligation du secret, des femmes et des hommes venus de ces secteurs pourraient apporter du sang neuf et une autre manière de réfléchir et d’appréhender les problèmes (notamment dans les domaines de l’analyse et de la prospective) et pourraient permettre aux services de se concentrer davantage sur l’opérationnel pur.

 

  • Favoriser les aller-et-retours entre secteurs public et privé, notamment en favorisant les « demi-carrières » (vingt ans) dans le renseignement. Ceci permettrait de consolider en France le secteur de la sécurité privé, acteur essentiel au plan international, mais aussi vecteur de rayonnement et formidable gisement d’emplois, et mettrait les services de renseignement en position de bénéficier de l’apport des expériences du privé.

 

3)    Sur la Défense

Dans une situation internationale instable et dangereuse, tout doit être fait pour que la France, principale (sinon seule) puissance européenne à mener régulièrement des opérations militaires parfois longues (hier l’Afghanistan, aujourd’hui le Sahel et le Moyen-Orient), arrive le plus rapidement possible à consacrer 2% de son PIB à la Défense. Cet effort doit aboutir à la fin du quinquennat et non pas en « 2025 », comme le propose, jusqu’à présent, Emmanuel Macron.

 

Mais également :

  • Tout en restant un allié sûr au sein de l’OTAN, la France doit maintenir sa volonté de construire une véritable défense européenne dont elle serait le pivot. L’accession de Donald Trump au pouvoir et son dédain vis-à-vis de l’Europe ouvre sans doute, de ce point de vue, une fenêtre d’opportunité.

 

  • Paris ne doit évidemment pas rejoindre le Groupe des Plans Nucléaire (GPN) de l’OTAN. L’arme atomique française indépendante et dont les conditions d’emplois sont décidées exclusivement par la France et la décision d’utilisation relève exclusivement du Président est un élément essentiel de dissuasion et d’indépendance nationale.

 

  • Dans ce même souci d’indépendance, Paris doit reprendre et consolider sa coopération militaire et technique avec la Russie et favoriser la reprise des contacts militaires entre Moscou et l’OTAN, qui ont (timidement) été renoués en mars dernier après trois ans d’interruption[7].

 

 

4)   Sur la politique étrangère  

La politique étrangère de la France a été marquée, ces dernières années, par l’idéologie, le « droit-de-l’hommisme » et les bons sentiments bien davantage que par le pragmatisme « kissingérien » qui doit s’imposer dans ce domaine. Il ne s’agit pas en effet de voir le monde tel que nous souhaiterions qu’il soit mais bien comme il est.

 

Dès lors, la France devrait :

 

  • Renouer le dialogue et la coopération avec la Russie et en finir avec la politique des sanctions. Non seulement celle-ci n’a donné aucun des résultats escomptés mais elle a, de plus, interdit à Paris de jouer un rôle politique dans la résolution des crises ukrainienne et du Moyen-Orient. La Russie est un acteur essentiel ; ses intérêts vitaux doivent être pris en compte et l’on doit comprendre qu’aucune avancée ne sera possible sans qu’elle y soit associée. On le voit bien en Syrie.

 

  • En Syrie, justement, il faut en finir avec le préalable du « départ de Bachar el-Assad » à toute solution. Bachar-el-Assad et, en tout cas, la communauté alaouite ne peuvent être ignorés ni être absents de la table des négociations si tant est que celles-ci aient une chance réelle d’aboutir (ce dont nous doutons).

 

  • La communauté internationale souffre aujourd’hui de l’absence d’un véritable ordre mondial qui permette de résoudre les crises. Un tel ordre dans l’avenir ne peut, à notre avis, que reposer sur une coopération étroite entre l’Europe, les Etats-Unis, la Russie et la Chine (comment penser régler la question de la Corée du Nord sans Pékin ?) La France, du fait de sa position, et à condition de ne fermer aucune des portes du dialogue, peut et doit jouer un rôle dans la construction de ce nouvel ordre mondial.

Emmanuel Macron se veut le porteur du changement, il se dit ouvert à toutes les sensibilités démocratiques et à leurs propositions. Nous pensons dès lors que les quelques proposition (rapidement) esquissées ci-dessus peuvent retenir son attention et en tout cas donner lieu à un véritable débat.

 

Mais, quoiqu’il en soit, c’est bien dans cet espoir, mais aussi pour éviter le naufrage de la République et l’immense désordre qui en résulterait que nos voix se porteront sur lui dimanche prochain.

 

FIN.

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[4] Il ne s’agit nullement, ici, de remplacer le Conseil de Défense et de Sécurité Nationale (CDSN), structure décisionnelle, mais bien de créer un groupe d’experts chargés de conseiller le Président (et le CDSN) et de mettre en œuvre et coordonner leurs décisions. Une telle réforme avait été envisagée, en 2007 par Nicolas Sarkozy mais abandonnée du fait de l’hostilité de la Défense.  

[5] La DGSE, la DRSD et la DRM (Défense), la DGSI (Intérieur), la DNRED et TRACFIN (Economie).

[6] Le Bureau de la Lutte antiterroriste (BLAT) et la Sous-direction de l’anticipation opérationnelle (SDAO) de la Gendarmerie Nationale, la Sous-direction antiterroriste (SDAT) de la DCPJ, l’UCLAT, le Service Central du Renseignement territorial (SCRT), la Direction du Renseignement de la Préfecture de Police de Paris (DRPP), le Bureau Central du Renseignement Pénitentiaire (BCRP), l’Agence Nationale de la Sécurité des Systèmes d’Informations (ANSSI)


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